mercredi 22 novembre 2017

"Victor Hugo" de Max Gallo

La destinée du fils du XIXème siècle

"Encrier contre canon.
L'encrier brisera les canons."



Présentation de l'éditeur :


Victor Hugo est un grand, un immense écrivain. Tout le monde le reconnaît. Mais que sait-on de l'homme, de l'époux, de l'amant ? Et d'abord de l'enfant, écartelé entre son père soldat et sa mère vendéenne, tous deux se déchirant sur la garde de leurs trois fils.

À douze ans, Victor écrit ses premiers poèmes, à quatorze il veut "être Chateaubriand ou rien", à dix-huit ans l'Académie française le célèbre, déjà, et déjà ses colères politiques présagent de son avenir !

Car il sera de tous les combats, dénonçant la misère du peuple, luttant contre la peine de mort, contre les injustices, visitant les prisons, les bagnes...

Lors du coup d'état du 2 décembre 1851, il monte sur les barricades. Menacé de mort, il devra fuir, d'abord en Belgique, puis à Jersey et à Guernesey où la vie se réorganise en famille avec, à ses côtés, sa fidèle maîtresse, Juliette, qui recopie inlassablement ses manuscrits.

Un portrait fascinant qui éclaire de l'intérieur ce siècle passionnant que fut le XIXe siècle, naissant de la Révolution pour mettre au monde la République.


Mon Avis


1819, place du Palais de Justice, Paris. Un échafaud est dressé sur cette place baignée du soleil de midi. "Une femme était attachée à un poteau par un carcan qui lui serrait le cou. C'était une voleuse. La foule se pressait autour d'elle. Dans un réchaud plein de charbons ardents, un fer rougissait." Le bourreau a saisi le fer et a marqué l'épaule de la voleuse. Le cri qu'elle poussa a marqué à vie un jeune homme qui a assisté à la scène. "Pour moi, c'était une voleuse, ce fut une martyre. Je sortis de là déterminé (...) à combattre à jamais les mauvaises actions de la loi." Celui qui écrit ces lignes se nomme Victor Hugo. Il a 16 ans.

Max Gallo (1932-2017), célèbre écrivain et historien, a écrit la biographie de Victor Hugo en deux volumes, sortis en 2001. Le premier volume, Je suis une force qui va !..., et le deuxième, ... Je serai celui-là !, sont réunis dans un seul et même livre, Victor Hugo. Avec son style clair, simple et ses grandes qualités de pédagogue, Max Gallo nous relate la vie grandiose du célèbre poète, de sa naissance à son dernier souffle. En un peu plus de 800 pages, il nous offre un portrait fascinant de ce grand homme, avec ses valeurs mais aussi avec ses travers. Qui était Victor Hugo, l'homme, l'époux, l'amant, l'homme politique, le poète engagé ? Dans ce livre paré de nombreux extraits des écrits du poète, Max Gallo nous explique, année par année, au fil du XIXe siècle et de ses périodes troubles, qui était véritablement cet immense homme de lettres.

Victor Hugo par Nadar (vers 1884)

Inutile de vous raconter toutes les périodes de son existence, Max Gallo le fait bien mieux que moi ! Cependant, j'ai été surprise de constater que Victor Hugo a vécu une enfance perturbée. Ses parents se séparent rapidement et se déchirent sur la garde de leurs trois enfants. Il voyage entre Paris et Marseille : tantôt il est avec son père, tantôt avec sa mère. Le jeune Victor a l'impression à chaque séparation de perdre une partie de lui-même. Sa famille disloquée engendre chez lui solitude et peur. A trois ans, il assiste à la chute mortelle d'un ouvrier sur le chantier de l'hôtel du cardinal Fesch, l'oncle de Napoléon. Cette "mort violente" restera ancrée dans la mémoire de Victor.

Son enfance est également marquée par des voyages en Espagne et en Italie, dus aux affectations militaires de son père, général de l'Empire. Ces paysages lui inspireront bien plus tard les recueils Odes et Ballades (1826) et Les Orientales (1829).
A 11 ans, il écrit ses premiers vers.
A 14 ans, il traduit Virgile, Horace et Lucrèce. Il entretient une forte rivalité avec son frère, Eugène, de trois ans son aîné. Victor en ressort très largement gagnant : il reçoit une mention au concours de l'Académie française et remporte cinq autres prix les années suivantes. C'est qu'il est ambitieux, Victor : il écrit dans la marge de son cahier, à 14 ans, "Je veux être Châteaubriand ou rien."

"Ecrire, c'est faire fondre tous ces sentiments, et tout ce que l'on a appris, et tout ce que l'on rêve, dans le grand creuset intérieur où se forgent les mots. Ecrire, c'est laisser couler hors de soi tout ce que l'on est, puis marteler cette matière en fusion, comme le font les forgerons de l'impasse du Dragon avec le fer. Ecrire comme respirer. Si l'on s'arrête, on meurt. (...) Les sentiments qu'il éprouve sont la matière en fusion, les mots sont le métal que l'on forge,
et les vers deviennent un glaive." (page 104)

"Le poète est comme un soldat. Il agit. Il combat. Il est comme Chateaubriand (...). Comme Voltaire qui dénonçait les injustices, il faut brandir ses œuvres comme une arme."

A 15 ans, face à cette guerre interminable entre ses parents, il décide de devenir indépendant. Il écrit beaucoup et lance même une revue à 17 ans, "Le Conservateur littéraire", grâce à laquelle il se fait remarquer. "Il existe enfin dans le débat littéraire et politique". Il commence à fréquenter les salons littéraires. Et il rencontre enfin son idole, Chateaubriand, à 18 ans. 
Contrairement à ce que l'on peut penser, Victor Hugo a vécu dans la misère à 20 ans, dans une petite chambre avec son frère Eugène. Ce dernier, grand perdant de cette rivalité fraternelle, souffre de dépression sévère. Après avoir enfermé son frère dans un asile, Victor se marie avec son amie d'enfance, Adèle, et eut cinq enfants. 

En exil à Jersey, en 1853.

Max Gallo insiste beaucoup sur l'engagement du poète contre la peine de mort. Il a toujours également défendu les enfants qui vivent dans la misère. Ses œuvres militantes, Le Dernier Jour d'un condamné, Notre-Dame de Paris, Claude Gueux, Les Misérables, sont de grands succès. Et ce succès, aussi bien romanesque que sur les planches, suscite beaucoup de jalousies, dont celle du poète et critique Sainte-Beuve, qui comptait pourtant parmi ses plus chers amis. Certaines de ses pièces (Ruy Blas et Marion de Lorme) sont parfois même interdites. Mais Hugo ne renonce pas. 

L'historien présente également Victor Hugo sous des traits beaucoup moins reluisants. Après la naissance de ses cinq enfants, Adèle décide de faire chambre à part. Elle est lasse et peu préoccupée par la vie trépidante de son mari. Hugo rencontre en 1833 une jeune actrice, Juliette Drouet. Depuis ce jour, il ne cessera jamais de l'aimer. Mais il est si possessif qu'il s'emploie à enfermer sa bien-aimée dans une maison éloignée de Paris. Puis, on apprend, stupéfaits, qu'Adèle accepte cette situation et qu'ils entretiennent, elle et son mari, une relation de simple amitié. Hugo ne s'arrête pas là puisqu'il trompe également son amante avec des actrices et des femmes de ménage. "Chaque fois qu'il possède une femme, que le désir est assouvi, il a l'impression d'être plus avide encore. Un corps ne le rassasie pas." Un jour, Juliette apprendra la vérité et Victor Hugo, secoué déjà par divers scandales afférent à ses maîtresses, s'en mordra les doigts. Néanmoins, Juliette fait figure de la femme loyale et dévouée, qui fera bon nombre de sacrifices pour le poète. 

Léopoldine Hugo, par Auguste de Chatillon

Après le portrait peu reluisant du poète-amant, Max Gallo souligne son attachement à sa famille, à ses enfants. En 1843, Hugo apprend la mort tragique de sa fille Léopoldine. Elle avait 18 ans et venait de se marier. Il est dévasté. Ses enfants sont souvent malades. Sa dernière fille, Adèle, semble souffrir du même mal-être que celui de son frère Eugène. Hugo pense souvent que ces années noires sont les conséquences de ses "amours illégitimes".

Hugo s'engage en politique. Il s'insurge du fossé grandissant entre les pauvres et les riches. Il se prononce contre la peine de mort. "Il voudrait aussi que l'on protège les enfants les plus misérables et les plus exploités, voués au travail dès l'âge de cinq ans !"

"Quand il s'agit des enfants, la loi ne doit plus être la loi ; elle doit être la mère !"

Lors du coup d'Etat du 2 décembre 1851, Victor Hugo est outré lorsque Louis Napoléon Bonaparte emploie la force. Ses fils sont arrêtés à cause des articles qu'ils ont publiés sur le régime en place. Il appelle aux armes. La foule crie : "Vive Victor Hugo !" La résistance échoue et le poète est menacé de mort. Il s'exile avec Juliette à Bruxelles, puis à Jersey. Durant son exil, il écrit l'excellent recueil Les Châtiments, dans lequel il discrédite férocement Louis Napoléon Bonaparte. 
Et chose curieuse, durant son exil, il est coutumier des tables tournantes, des séances de spiritisme dans lesquelles il "converse" avec sa fille disparue Léopoldine, Jésus, Caïn, Dante, Shakespeare ou avec La Mort elle-même... Il est persuadé qu'il y a un au-delà et une force divine qui guide sa plume. 

Victor Hugo avec ses petits-enfants, Jeanne et Georges.
Source : Maisons de Victor Hugo

En bref, il y a tant à dire sur la longue vie de Victor Hugo ! Max Gallo s'y emploie merveilleusement dans un style simple, clair, limpide. On apprend énormément sur ce grand homme de lettres, sur ses valeurs, ses engagements, mais aussi sur ses travers et défauts. Cette biographie brillante, complète et passionnante nous immerge dans la vie du poète, et dans les périodes les plus sanglantes du XIXe siècle. Ce livre immense nous montre la destinée de Victor Hugo comme si l'on regarderait un film. Pas besoin d'avoir des notions poussées en Histoire ou en Littérature. Max Gallo nous explique tout en détails, simplement et clairement. Quand on quitte Victor à la dernière page, à son dernier souffle, on se sent un peu seul, comme abandonné. Une biographie d'exception, à offrir ou à s'offrir.





Un grand merci aux éditions XO !


Victor Hugo, de Max Gallo, XO Editions, 21 septembre 2017, 816 pages, 23,90 €, format numérique : 14,99 €.

Bonus : les premières lignes de cette excellente biographie se trouvent ici !

A bientôt pour une prochaine chronique ^^








mardi 21 novembre 2017

[Tag PKJ] #17 : la famille

Aujourd'hui, je prépare une chronique assez difficile à écrire et qui me prend un temps de fou. Alors, rien de tel qu'un nouveau tag de PKJ pour vous faire patienter (et pour moi, ce tag est une vraie pause amusante ^^) avant la publication de demain ! 
"Qu'elle soit nombreuse, inexistante, atypique, compliquée,... la famille est toujours un excellent sujet livresque. Voici donc 10 questions qui abordent la famille dans les livres! Essayez, autant que possible, de proposer des réponses différentes pour chaque question." 





1) Citer un livre qui met en scène une famille déjantée.


Une famille chinoise totalement déjantée ! J'ai adoré ce roman.


2) Citer un livre qui met en scène une famille qui ressemble à la vôtre.

Question difficile car ma petite famille est tout à fait... banale ! Je dirais la famille de George dans Une Histoire des abeilles. Une famille tout à fait classique.


Ma chronique


3) Citer un roman qui relate une histoire de famille.

Absolument magnifique.
Ma chronique



4) Citer un livre où le héros/l'héroïne a de nombreux frères et/ou sœurs.

Le personnage principal, Roderick, a deux sœurs et deux frères.
Ma chronique


5) Citer un livre où un parent vous a touché.


Les parents de Camille m'ont énormément touchée. Le passage où celle-ci leur annonce son désir de mettre fin à ses jours par euthanasie volontaire assistée est bouleversant. Rien que d'y penser, j'en ai encore des frissons. 
Ma chronique


6) Citer un livre qui met en scène une famille recomposée.


Les personnages d'Allie, Niko et de leurs enfants forment une famille recomposée :)
Ma chronique


7) Citer un livre dans lequel le héros/l'héroïne ne s'entend pas avec sa famille.

Superbe roman de Pete Fromm sur l'adolescence. 
Ma chronique


8) Citer un livre où le héros/l'héroïne n'a pas de famille.


Un roman qui fait un bien fou.
Ma chronique


9) Citer un livre où le héros/l'héroïne a un jumeau.


Alors là, je sèche. J'ai beau regarder ma liste de chroniques, je n'en vois aucune sur des jumeaux ! Donc, j'ai fait une recherche rapide, et j'ai trouvé le nouveau roman de Solène Bakowski, l'auteure d'Un Sac. Voici la présentation de l'éditeur :
Il était une fois une famille heureuse et unie.
Des jumelles de six ans qui se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.
Des enfants fusionnelles qui grandissaient ensemble et s’adoraient.
Avant de se jalouser et s’empoisonner.
Il était une fois deux fillettes inséparables.
Pour le meilleur, ou pour le pire ?
Il était une fois une histoire qui n’a rien d’un conte de fées.
Avec elle, de Solène BAKOWSKI et Sans elle, d'Amélie ANTOINE, deux romans pour un projet commun.
Un point de départ identique pour deux histoires distinctes qui peuvent se lire indépendamment l'une de l'autre.
Une même famille, une même situation initiale, mais un événement qui vient tout bouleverser.
Pour tous ceux qui se sont un jour demandé : Et si un seul détail de ma vie avait changé, est-ce que tout aurait été radicalement différent ?
Pour tous ceux qui aiment voir les deux faces d'une même pièce.

Intéressant, non ?


10) Citer un livre écrit en famille (plusieurs auteurs de la même famille).


Alicia et Sarah Kroze sont sœurs ! Je n'ai pas encore eu la chance de lire ce premier tome.


Voilà pour ce tag, j'espère qu'il vous aura plu !
N'hésitez pas à y répondre vous aussi :) 

Je vous souhaite de très belles lectures.

A bientôt pour une prochaine chronique ^^



lundi 20 novembre 2017

C'est Lundi, que lisez-vous ? #71

C'est l'heure du célèbre rendez-vous "C'est lundi, que lisez-vous ?", inspiré de It's Monday, What are you reading ?, repris par Galleane. Le récapitulatif des liens se fait sur son blog.


Chaque lundi, on répond à trois questions :
1. Qu'ai-je lu la semaine passée ?
2. Que suis-je en train de lire en ce moment ?
3. Que vais-je lire ensuite ?


La semaine dernière, j'ai lu :





Le challenge The Black November suit tranquillement son cours :) Pour cette troisième semaine, il fallait lire un thriller d'un auteur français. J'ai choisi Serre-moi fort de Claire Favan. J'avais lu Dompteur d'anges de la même auteure et j'avais adoré son style et ses personnages qui évoluent dans un milieu violent. Avec Serre-moi fort, l'auteure n'épargne pas ses personnages, c'est le moins qu'on puisse dire ! Ce livre a été une véritable claque, certains passages ont même été éprouvants. Je suis contente de l'avoir lu, c'est un thriller que je ne suis pas prête d'oublier !
En milieu de semaine, j'étais à l'hôpital, je venais de terminer Serre-moi fort ; et j'avais envie de quelque chose de léger... Avec l'attente interminable entre les examens, l'atmosphère particulière de l'hôpital et Mémé Zinzin qu'on entendait hurler de jour comme de nuit "S'il vous plaîîîîît !!!" - "Au s'cours !!!" - "Venez viiiiiiite !!!", l'envie de se défenestrer se faisait souvent sentir. Heureusement, j'avais emmené avec moi Eleanor Oliphant va très bien de l'auteure écossaise Gail Honeyman. J'ai a-do-ré Eleanor, j'ai aimé ses manies de vieille fille, ses réflexions cocasses, son intelligence. Même si nous sommes différentes, je me suis reconnue un peu en elle, moi qui préfère être seule que mal accompagnée. Eleanor m'a fait rire, et elle m'a émue. On apprend ensuite beaucoup sur son enfance chaotique, et sur la relation très particulière avec sa "maman". Bref, ce livre est une petite pépite, je l'ai adoré !


En ce moment, je lis :

Classique de la littérature américaine, ce texte bouleversant raconte l'enfance de Norman Maclean dans les Rocheuses, au sein de paysages magnifiques dont chaque relief transforme en profondeur les êtres qui y vivent. La famille et la nature apparaissent comme les piliers originels de Norman et Paul, le frère adoré, pêcheur hors pair, irrésistible mauvais garçon. Un dialogue silencieux s'instaure avec les rivières et les montagnes, qui apprennent plus que les mots eux-mêmes. Avec un talent et une poésie exceptionnels, Maclean capture la lumière bénie des jours disparus.


Et au milieu coule une rivière (A River Runs Through It), Norman Maclean, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Pasquier, Rivages, 173 pages, novembre 2017, 19 €, format numérique : 12,99 €.



Ma prochaine lecture :




Articles publiés la semaine dernière : 

Rencontre-dédicaces :

Samedi, j'ai assisté à une rencontre-dédicaces à la médiathèque de ma ville. Pierre Bordage, le célèbre auteur français de science-fiction et Manchu, peintre illustrateur, y étaient invités. C'était un moment très intéressant, très enrichissant. Bien entendu, je publierai un compte-rendu dans la semaine ou au plus tard, début de semaine prochaine.  




Je vous souhaite une excellente semaine pleine de belles lectures :)

A bientôt pour une prochaine chronique ^^









dimanche 19 novembre 2017

Premières lignes #16 : "Et au milieu coule une rivière" de Norman Maclean

Ce rendez-vous hebdomadaire a été créé par Ma Lecturothèque.

Le principe est simple : il s’agit de présenter chaque semaine l’incipit d’un roman.

Ce rendez-vous est très intéressant car il nous permet de découvrir en quelques lignes un style, un langage, un univers, une atmosphère.

On choisit le livre que l'on veut : un coup de cœur, une lecture actuelle, un livre de sa PAL, un emprunt à la bibliothèque...


Désirez-vous lire les premières lignes d'un grand classique de la littérature américaine ? Cela tombe bien, les éditions Rivages rééditent le roman de Norman Maclean (1902-1990), Et au milieu coule une rivière. Cette nouvelle édition est préfacée par le grand Robert Redford, qui a adapté le roman au cinéma en 1991. 
C'est parti !



Classique de la littérature américaine, ce texte bouleversant raconte l'enfance de Norman Maclean dans les Rocheuses, au sein de paysages magnifiques dont chaque relief transforme en profondeur les êtres qui y vivent. La famille et la nature apparaissent comme les piliers originels de Norman et Paul, le frère adoré, pêcheur hors pair, irrésistible mauvais garçon. Un dialogue silencieux s'instaure avec les rivières et les montagnes, qui apprennent plus que les mots eux-mêmes. Avec un talent et une poésie exceptionnels, Maclean capture la lumière bénie des jours disparus.



     Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement la distinction entre la religion et la pêche à la mouche. Nous habitions dans l'ouest du Montana, au confluent des grandes rivières à truites, et notre père, qui était pasteur presbytérien, était aussi un pêcheur à la mouche qui montait lui-même ses mouches et apprenait aux autres à monter les leurs. Il nous avait expliqué, à mon frère et à moi, que les disciples de Jésus étaient tous des pêcheurs, nous laissant entendre - ce dont nous étions intimement persuadés tous les deux - que les meilleurs pêcheurs du lac de Tibériade étaient tous des pêcheurs à la mouche, et que Jean, le disciple préféré, pêchait à la mouche sèche.
     Certes, un jour par semaine était entièrement consacré à la religion. Le dimanche, nous commencions par aller, mon frère Paul et moi, à l'école du dimanche. Ensuite nous assistions au culte du matin pour entendre notre père faire son sermon. Le soir, nous allions aux réunions de "l'Aide au prochain", puis au culte du soir pour entendre notre père faire son second sermon. Entretemps, le dimanche après-midi, nous devions passer une heure à apprendre par cœur le Petit Catéchisme de Westminster et le réciter à notre père avant de pouvoir l'accompagner sur les collines où il allait se promener pour se détendre entre les deux offices. Il se contentait toujours, en fait, de nous poser la toute première question du catéchisme : "Dans quel but l'homme a-t-il été créé ?" Pour que l'autre puisse continuer si l'un de nous deux avait un trou, nous répondions tous les deux en chœur : "L'homme a été créé pour glorifier Dieu et jouir de Lui éternellement." Cela semblait toujours lui suffire, ce qui se comprend étant donné que c'est une réponse magnifique. Et puis il avait hâte de se retrouver là-haut pour réparer ses forces spirituelles et faire le plein d'énergie pour le sermon du soir. Sa façon à lui de se regonfler à bloc, c'était de nous réciter des morceaux du sermon qu'il allait faire, agrémentés de tel ou tel passage particulièrement réussi du sermon du matin.


Et au milieu coule une rivière (A River Runs Through It), de Norman Maclean, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Pasquier, Editions Payot & Rivages, 173 pages, novembre 2017, 19 €, format numérique : 12,99 €.

Je vous souhaite un très bon dimanche et de belles lectures :)

A demain ^^




mardi 14 novembre 2017

"L'Ordre du jour" d'Eric Vuillard

Dans les coulisses de l'Anschluss

"Les chars, les camions, l'artillerie lourde, tout le tralala, avancent lentement vers Vienne, pour la grande parade nuptiale. La mariée est consentante, ce n'est pas un viol, comme on l'a prétendu, c'est une noce."




Prix Goncourt 2017

Présentation de l'éditeur

Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l'Assemblée ; mais bientôt, il n'y aura plus d'Assemblée, il n'y aura plus de président, et, dans quelques années, il n'y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. E. V.


Mon Avis

Souvenez-vous de vos cours d'Histoire. Le 12 mars 1938, l'Allemagne nazie annexe l'Autriche. Les soldats d'Hitler y sont accueillis comme des libérateurs. Néanmoins, nous n'avons pas forcément connaissance des événements qui ont précédé l'Anschluss. Eric Vuillard nous fait remonter le temps, cinq années en arrière. 

20 février 1933. Vingt-quatre grands industriels allemands ont rendez-vous avec le Chancelier Hitler. Leurs noms ne vous disent peut-être rien, mais sûrement les connaissez-vous sous ces noms : Krupp, BASF, Bayer, Agfa, Opel, Siemens, Allianz, Telefunken, IG Farben, Accumulatoren-Fabrik AG (la future Varta). Le discours d'Hitler dure 30 minutes. "Le fond du propos se résumait à ceci : il fallait en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d'être un Führer dans son entreprise." Les vingt-quatre, conquis par ce discours, versèrent une obole conséquente au parti nazi. Pour eux, cette réunion n'était "qu'un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds." Cette puissance économique allemande a permis au parti d'Hitler de gagner les élections, et d'entrer officiellement dans la vie politique. L'avenir de l'Europe s'assombrit. "Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l'Enfer". 

Convertir la puissance économique fut d'une facilité déconcertante pour Hitler. Il ne lui reste plus que de faire plier l'Autriche. Il menace le chancelier autrichien, Schuschnigg, d'envahir son pays. Au bout de plusieurs heures d'intimidations, l'accord est signé.

"Ici, il n'y a qu'un seul cadrage qui vaille, il n'y a qu'un art de convaincre qui vaille, il n'y a qu'une seule manière d'obtenir ce que l'on souhaite - la peur. Oui, ici, c'est la peur qui règne."

Pourtant, l'Anschluss qui devait être un véritable triomphe pour l'Allemagne nazie, ne s'est pas passé comme prévu. Ce fut un flop. Les panzers, des chars de guerre qui font la fierté de l'armée allemande, sont en mauvais état. Ils bloquent la circulation, empêchant leur leader de passer. 

"Il y eut d'abord une rangée entière de blindés sur le bas-côté. Hitler, dont la Mercedes dut s'écarter, les regarda avec mépris. Puis ce furent d'autres véhicules de l'artillerie lourde, immobiles au milieu de la route ; et on eut beau klaxonner, hurler que le Führer devait passer, rien à faire, les chars ramaient dans la colle."

Eric Vuillard dénonce dans son récit les méthodes d'intimidation d'Hitler et les renoncements faciles des puissances étrangères face à l'illusion que donne l'Allemagne nazie. Tout n'est que spectacle et poudre aux yeux. Et le pouvoir cède face au "bluff". 

Credits : "Adolf Hitler addresses the Austrian people at Heldenplatz, Vienna, March 1938,
one month after Germany annexed Austria" (Bundesarchiv, Bild / CC-BY-SA 3.0)


Nos cours d'Histoire restent silencieux sur les semaines qui ont précédé l'Anschluss. Nous ne savons pas qu'il y eut "mille sept cents suicides" parmi les Juifs Autrichiens. En une seule semaine. Les humiliations et les sévices envers les Juifs étaient déjà perpétués en Autriche. Lavage forcé des rues, têtes rasées, insultes. Ils furent désespérés par cette haine furieuse. Ils ont perçu toute l'ampleur de l'horreur qui parcourait le pays. "Ce n'est pas un désespoir intime qui les a ravagés. Leur douleur est une chose collective. Et leur suicide est le crime d'un autre."

Revenons aux vingt-quatre. Ils se sont associés au nazisme. Et ils en ont bien profité. Pendant des années, chacun d'entre eux ont loué des déportés des camps. "Leur espérance de vie était de quelques mois." Les chiffres rapportés par Eric Vuillard expriment toute l'horreur de cette guerre : "Sur un arrivage de six cents déportés, en 1943, aux usines Krupp, il n'en restait un an plus tard que vingt." 

Enfin, quant à l'écriture du récit, elle est remarquable. Adepte des longues phrases, l'auteur a un style imagé, très visuel, et use de quelques mots savants sans toutefois rendre la lecture difficile. Une plume que je n'ai vue nulle part ailleurs, et que j'ai hâte de retrouver dans ses autres récits. 

En bref, L'Ordre du jour est un récit passionnant sur les coulisses de l'Anschluss. L'auteur relate des faits historiques grâce aux témoignages, aux vidéos, aux photos qu'il a consultés. Il dénonce le rôle qu'a joué la puissance économique allemande, mais aussi les puissances étrangères qui ont plié très facilement face au monstre nazi. L'auteur nous amène très justement à nous interroger. Cette Seconde guerre mondiale, qui a fait plus de 60 millions de morts, aurait-elle pu ne jamais exister ? Il nous interpelle sur les rôles des grands groupes industriels, sur leur portée dans notre société. Est-ce là une mise en garde que l'on devrait appliquer dans notre monde actuel ? "On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d'effroi." Je vous laisse lire L'Ordre du jour et y réfléchir. Cela en vaut la peine. Je comprends pourquoi il a été récompensé. Bravo.







L'Ordre du jour, Eric Vuillard, Actes Sud, collection "Un Endroit où aller", 160 pages, mai 2017, 16 €, format numérique : 12,99 €.

Bonus : l'entretien de la Librairie Mollat avec l'auteur



Dans la même veine : La Disparition de Josef Mengele, d'Olivier Guez (Grasset), le Prix Renaudot 2017


Vous souhaitez lire les premières lignes de L'Ordre du jour ? C'est par ici !

A bientôt pour une prochaine chronique ^^









lundi 13 novembre 2017

C'est Lundi, que lisez-vous ? #70

C'est l'heure du célèbre rendez-vous "C'est lundi, que lisez-vous ?", inspiré de It's Monday, What are you reading ?, repris par Galleane. Le récapitulatif des liens se fait sur son blog.


Chaque lundi, on répond à trois questions :
1. Qu'ai-je lu la semaine passée ?
2. Que suis-je en train de lire en ce moment ?
3. Que vais-je lire ensuite ?


La semaine dernière, j'ai lu :





Je poursuis le challenge "The Black November", dont l'objectif est de lire des thrillers durant le mois de novembre. Pendant cette deuxième semaine, il fallait lire des thrillers avec un enfant comme personnage important.
J'ai commencé avec Ne Pars pas sans moi de la britannique Gilly Mac Millan, que j'ai trouvé très émouvant, très bien structuré, et cohérent.
Le deuxième thriller britannique lui aussi, Te laisser partir de Clare Mackintosh, m'a bouleversée dès les premières pages et m'a fait l'effet d'une sacrée claque. Cette fin ! Ce livre m'a beaucoup marquée. 
Le nouveau prix Goncourt s'est faufilé entre ces deux lectures. Je n'avais pas prévu de lire le lauréat cette année, mais les très bons avis et le sujet du livre m'ont donné envie d'acheter l'e-book instantanément. Et je ne regrette pas. L'Ordre du jour raconte les coulisses de l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne en 1938. A la lecture du livre, on se rend compte à quel point la diplomatie est capitale pour l'avenir d'un pays, et on apprend beaucoup sur les rôles déterminants des grands patrons industriels allemands de l'époque... C'est sidérant. L'écriture d'Eric Vuillard est vraiment remarquable. J'espère lire bientôt 14 juillet, son récit paru l'année dernière... car j'adore aussi les livres qui parlent de la Révolution française. Et j'ai hâte de retrouver la plume de l'auteur.


En ce moment, je lis :

"Serre-moi fort." Cela pourrait être un appel au secours désespéré.
Du jeune Nick, d'abord. Marqué par la disparition inexpliquée de sa sœur, il est contraint de vivre dans un foyer brisé par l'incertitude et l'absence. Obsédés par leur quête de vérité, ses parents sont sur les traces de l'Origamiste, un tueur en série qui sévit depuis des années en toute impunité.
Du lieutenant Adam Gibson, ensuite. Chargé de diriger l'enquête sur la découverte d'un effroyable charnier dans l'Alabama, il doit rendre leur identité à chacune des femmes assassinées pour espérer remonter la piste du tueur. Mais Adam prend le risque de trop, celui qui va inverser le sens de la traque. Commence alors, entre le policier et le meurtrier, un affrontement psychologique d'une rare violence...

Je lis ce thriller dans le cadre du challenge "The Black November" (c'est déjà la troisième semaine !).



Ma prochaine lecture :



Articles publiés la semaine dernière :

Ces prochains jours...

A partir de mercredi et jusqu'à lundi, le blog sera inactif. En effet, je serai hospitalisée pendant trois jours. Rien de grave, pas d'inquiétude ^^. Je vous en parlerai sur le blog, peut-être que mon parcours pourra intéresser quelques personnes. Mais pour l'instant, c'est un peu trop tôt pour vous en parler (j'attends le rendez-vous décisif avec le chirurgien).
Aujourd'hui, je vous prépare ma chronique sur L'Ordre du jour... J'espère qu'elle sera publiée demain :)


Je vous souhaite une excellente semaine pleine de très belles lectures.

A bientôt pour une prochaine chronique ^^



dimanche 12 novembre 2017

Premières lignes #15 : "L'Ordre du jour" d'Eric Vuillard

Ce rendez-vous hebdomadaire a été créé par Ma Lecturothèque.

Le principe est simple : il s’agit de présenter chaque semaine l’incipit d’un roman.

Ce rendez-vous est très intéressant car il nous permet de découvrir en quelques lignes un style, un langage, un univers, une atmosphère.

On choisit le livre que l'on veut : un coup de cœur, une lecture actuelle, un livre de sa PAL, un emprunt à la bibliothèque...


Cette semaine, j'ai lu le nouveau prix Goncourt, L'Ordre du jour d'Eric Vuillard. Je ne lis pas beaucoup de prix Goncourt mais celui-ci m'a donné envie de le découvrir car l'auteur aborde les prémices de l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne en 1938. Ce très bref roman est instructif, brillant, passionnant... et il est servi par une écriture absolument sublime. Lisez donc ses premières lignes :


Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l'Assemblée ; mais bientôt, il n'y aura plus d'Assemblée, il n'y aura plus de président, et, dans quelques années, il n'y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. E. V.



UNE REUNION SECRETE



     Le soleil est un astre froid. Son cœur, des épines de glace. Sa lumière, sans pardon. En février, les arbres sont morts, la rivière pétrifiée, comme si la source ne vomissait plus d'eau et que la mer ne pouvait en avaler davantage. Le temps se fige. Le matin, pas un bruit, pas un chant d'oiseau, rien. Puis, une automobile, une autre, et soudain des pas, des silhouettes qu'on ne peut pas voir. Le régisseur a frappé trois coups mais le rideau ne s'est pas levé. 
     Nous sommes un lundi, la ville remue derrière son écran de brouillard. Les gens se rendent au travail comme les autres jours, ils prennent le tram, l'autobus, se faufilent vers l'impériale, puis rêvassent dans le grand froid. Mais le 20 février de cette année-là ne fut pas une date comme les autres. Pourtant, la plupart passèrent leur matinée à bûcher, plongés dans ce grand mensonge décent du travail, avec ces petits gestes où se concentre une vérité muette, convenable, et où tout l'épopée de notre existence se résume en une pantomime diligente. La journée s'écoula ainsi, paisible, normale. Et pendant que chacun faisait la navette entre la maison et l'usine, entre le marché et la petite cour où l'on pend le ligne, puis, le soir, entre le bureau et le troquet, et enfin rentrait chez soi, bien loin du travail décent, bien loin de la vie familière, au bord de la Spree, des messieurs sortaient de voiture devant un palais. On leur ouvrit obséquieusement la portière, ils descendirent de leurs grosses berlines noires et défilèrent l'un après l'autre sous les lourdes colonnes de grès.
     Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l'Assemblée ; mais bientôt, il n'y aura plus d'Assemblée, il n'y aura plus de président, et, dans quelques années, il n'y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants.


L'Ordre du jour, Eric Vuillard, Actes Sud, collection "Un Endroit où aller", 160 pages, mai 2017, 16 €, format numérique : 12,99 €.


Je vous souhaite un très bon dimanche.

A demain ^^




jeudi 9 novembre 2017

"La Reine noire" de Pascal Martin

La Reine vengeresse

L'auteur Pascal Martin nous emmène à Chanterelle, petit village lorrain figé dans le temps, surplombé par l'imposante Reine Noire. Ambiance noire garantie. 



Présentation de l'éditeur :


En ce temps-là, il y avait une raffinerie de sucre dont la grande cheminée dominait le village de Chanterelle. On l'appelait la Reine Noire. Tous les habitants y travaillaient. Ou presque... Mais depuis qu'elle a fermé ses portes, le village est mort. Et puis un jour débarque un homme vêtu de noir, effrayant et fascinant à la fois... Wotjeck est parti d'ici il y a bien longtemps, il a fait fortune ailleurs, on ne sait trop comment... Le même jour, un autre homme est arrivé. Lui porte un costume plutôt chic. L'un est tueur professionnel, l'autre flic. Depuis, tout semble aller de travers : poules égorgées, cimetière profané, suicide, meurtre... Alors que le village gronde et exige au plus vite un coupable, dans l'ombre se prépare un affrontement entre deux hommes que tout oppose : leur origine, leur classe sociale, et surtout leur passé... La Reine Noire est peut-être morte, mais sa mémoire, c'est une autre histoire...


Mon Avis


"L'usine qu'on appelait autrefois "la Reine Noire" n'était plus qu'une carcasse de ferraille, un vieux cadavre décharné." Elle faisait vivre Chanterelle. Aujourd'hui, elle est fermée. Elle a entraîné dans sa déchéance les habitants de ce village lorrain, le laissant sans avenir et désespéré.
Deux personnages vont refaire surface dans ce Chanterelle lugubre, surplombé par la grande cheminée de la Reine Noire. Le premier est Antoine Wotjeck, un tueur professionnel, dont le père a été retrouvé assassiné entre les murs de l'usine. Certains habitants le reconnaissent et les rumeurs vont bon train : il est certainement venu se venger. Les bruits s'amplifient davantage lorsque surviennent des événements inattendus : des poules égorgées, un cimetière profané, un suicide, des meurtres. Tous en sont persuadés : Wotjeck est forcément le coupable.
Deuxième personnage qui revient à Chanterelle : Michel Durand, flic d'Interpol, et fils de l'ancien directeur de la raffinerie. Son père a été évincé de son poste par Spätz, l'actuel maire du village. Lui aussi désire se venger, mais il est revenu sous une autre identité pour enquêter sur un tueur à gages qui aurait été engagé pour tuer Spätz. 

Le troisième personnage central, et certainement le plus important de l'intrigue, est la Reine Noire, qui plonge les habitants dans une morosité permanente. 


"Il expliqua qu'autrefois la raffinerie était comme une grosse araignée insatiable. Les enfants de Chanterelle naissaient sur son ventre et crevaient entre ses pattes. Maintenant qu'elle était morte, les gens du village erraient à ses pieds comme des fantômes tristes et désemparés." (page 43).


La Reine Noire, c'est également une histoire de vengeances. Wotjeck et Durand ont tous deux des ressentiments profonds contre Spätz, l'ancien directeur de l'usine et maire actuel de Chanterelle. Et même la Reine Noire nourrit un sentiment de vengeance, selon les dires d'un habitant du village :

"— Nous, on est coincés ici. On crève de mort lente.
Comme si la Reine Noire avait voulu se venger. 
— Se venger de quoi ?
— Dans le temps elle nous faisait vivre.
Elle ne nous a pas pardonné de l’avoir laissée mourir." (page 69)

Le face-à-face entre Wotjeck et Durand, deux hommes que tout oppose (fils d'ouvrier et fils de directeur), promet...

Ce roman noir se lit facilement, il est très réaliste, il comporte des dialogues crus et un très bon humour noir ! Les chapitres sont courts, l'intrigue est très bien rythmée, le personnage de Wotjeck est intéressant et attachant. Est-il celui qui sème la mort dans le petit village de Chanterelle ? Ce sera à vous de le découvrir ! Enfin, le personnage de Marjolaine, la serveuse du bar du village, est aussi très intéressant de par son envie de construire sa vie ailleurs.

En bref, La Reine Noire est un roman noir réaliste, à l'intrigue bien rythmée, aux dialogues crus et à l'humour grinçant. Le village de Chanterelle, ses rumeurs et ses secrets, l'ambiance morose, la Reine Noire et son emprise, le personnage de Wotjeck sont véritablement les points forts de ce roman. Par ailleurs, l'auteur rend mine de rien un bel hommage aux femmes... pour le découvrir, il vous suffit de lire La Reine Noire et son dénouement détonnant...






Un grand merci aux éditions Jigal Polar et à Babelio !

La Reine noire, de Pascal Martin, Jigal Polar, 8 septembre 2017, 248 pages, 17,50 €.

Bonus : la fiche du livre sur le site Jigal Polar




A bientôt pour une prochaine chronique ^^